Liaisons amoureuses entre le cinéma et l’art plastique.

Liaisons amoureuses entre le cinéma et l’art plastique.

Les artistes s’emparent de “L’Année dernière à Marienbad” de Resnais et Robbe-Grillet
Le mardi 1 mars 2016

Tirant les fils esthétiques du chef-d’œuvre cinématographique d’Alain Resnais et Alain Robbe-Grillet, l’exposition Letztes Jahr in Marienbad, à Brême, évite l’hommage compassé pour ouvrir des perspectives plastiques inexplorées.

Par Jean-Max Colard
Le point de départ, c’est ce film somptueux, glacé, spectral, hiératique, aussi lugubre et circulaire que le palace dans lequel vont et reviennent les personnages fantômes. Ecrit par Alain Robbe-Grillet, réalisé par Alain Resnais avec Delphine Seyrig dans le rôle principal, il a obtenu le Lion d’or de la Mostra de Venise en 1961.
L’Année dernière à Marienbad est un chef-d’œuvre à la fois classique et baroque, un summum de la Nouvelle Vague et du Nouveau Roman, tout comme l’était trois ans avant le Hiroshima mon amour de Resnais et Duras, tant ces films rejoignent et poursuivent les déconstructions du récit entreprises depuis les années 1950 par une mouvance d’auteurs labellisés Nouveau Roman (Butor, Duras, Robert Pinget, Claude Simon, Nathalie Sarraute, et leur chef de file Alain Robbe-Grillet).
Récit spéculaire, pour sa bande-son hypnotique
Assurément, la réception de Marienbad va au-delà des champs du cinéma ou de la littérature. Voilà un film qui a été intensément regardé par nombre d’artistes. Pour son esthétique, pour son récit spéculaire, pour sa bande-son hypnotique, pour sa picturalité, et pour cet air de statues vivantes que prennent tous les personnages. Je me souviens que parmi d’autres, l’artiste conceptuel Davide Lamelas m’avait raconté combien il avait été marqué par ce film, par sa structure narrative “délinéaire” et néanmoins tout en boucles et répétitions.
La vision de Marienbad l’avait en somme introduit aux autres nouveaux romans d’Alain Robbe-Grillet, Les Gommes ou La Jalousie. Plus près de nous, l’écrivain Enrique Vila-Matas n’a-t-il pas intitulé Marienbad électrique le petit récit qu’il consacre à l’artiste Dominique Gonzalez-Foerster, elle-même grande admiratrice de Robbe-Grillet ? Et encore, je ne cite là aucun des artistes présentés dans l’exposition, preuve que le cercle des admirateurs pourrait être plus large.
Dissociation et le partage des tâches
C’est précisément cet élargissement du cercle qui structure toute l’installation que consacre à ce film la Kunsthalle de Brême, sous la conduite de son directeur Christoph Grunenberg. D’abord le film : après un mur d’affiches qui attestent de la circulation internationale de Marienbad, on trouve dans les premières salles des documents rarement montrés et venus de la Cinémathèque française (l’expo n’étant pas prévue en France, on s’autorise ce voyage à Brême).
Notamment le script de Robbe-Grillet annoté par Resnais. Sauf qu’au début, tous les éléments du film sont signés des deux auteurs, et ce n’est que plus tard qu’interviendra la dissociation et le partage des tâches : à Robbe-Grillet le texte, à Resnais la réalisation du film.
Mais l’exposition ne décolle vraiment qu’après ces salles documentaires, quand on passe du film à son évocation plasticienne, via les œuvres des artistes. D’où le sous-titre, “Ein Film als Kunstwerk”, (“un film comme œuvre d’art”). D’abord avec des toiles de Magritte et surtout de Paul Delvaux, sources visuelles avérées de l’imaginaire robbe-grillétien. Puis avec des œuvres d’art contemporain qui déplient et déploient certains aspects du film.
“L’affiche du film nous a servi de point de départ plastique”Christoph Grunenberg, directeur de la Kunsthalle
Telle cette magnifique salle évocatrice du baroque : au centre un lustre vénitien de Cerith Wyn Evans, au mur un autre immense lustre dessiné par Robert Longo, qui se reflètent tous deux dans un miroir kitsch-bling doré de Jeff Koons, et plus loin les frises et dessins architecturaux très XVIIIe siècle de Pablo Ronstein. “L’affiche du film, avec ces silhouettes immobiles dans un jardin à la française, nous a servi de point de départ plastique”, explique Christoph Grunenberg.
Autre espace, consacré aux spectateurs figés du palace, au jeu du regard et à la“pétrification du vivant”, selon une formule de Robbe-Grillet himself, avec les tableaux-miroirs de Pistoletto, une figurine en relief d’Alex Katz ou ce groupe sculpté de spectateurs (Howard Kanovitz) qui regardent un tableau flouté de Gerhard Richter. Vous n’imaginez pas comme c’est bien fait.
Il ne manque peut-être que la bande-son, avec la voix off italienne de l’acteur Giorgio Albertazzi récitant en boucle le texte écrit par Robbe-Grillet pour Resnais : “Une fois de plus – je m’avance, une fois de plus, le long de ces couloirs, à travers ces salons, dans cette construction – d’un autre siècle, cet hôtel immense, luxueux, baroque – lugubre, où des couloirs interminables succèdent aux couloirs…”
Menus et virtuoses dessins de l’Américaine Marie Harnett
Viennent plus tard d’autres œuvres explicitement référencées au film de Resnais, tel ce film d’animation de Kozawa, tels ces menus et virtuoses dessins de l’Américaine Marie Harnett, qui reprend des plans entiers du film, tandis que Pavel Büchler s’amuse à en diffuser le DVD image par image, le poussant encore plus dans l’immobilité.
Ainsi, sans complètement passer du côté d’une pleine adaptation expositionnelle du film, et c’est peut-être mon seul regret, ma seule critique, cette suite de salles excelle dans sa manière d’exposer le cinéma : comment un film se transvase dans le champ des arts plastiques, et comment en retour ces œuvres l’éclairent, le continuent et amplifient encore sa dimension esthétique. Jean-Max Colard
Letztes Jahr in Marienbad – Ein Film als Kunstwerk jusqu’au 13 mars au Kunsthalle de Brême, kunsthalle-bremen.de

Cindy Sherman, Untitled Film Still #63, 1980 © courtesy of the artist and Metro Pictures, New York Arts

 

Les Inrocks – Mars 2016